Cela fait à peine deux semaines que les adolescents ont repris le chemin du collège ou du lycée et j’en vois déjà arriver fatigués au cabinet.

Bien sûr, il y a la rentrée, le rythme à reprendre, les réveils plus matinaux, les transports, les journées de cours, les devoirs, les activités extrascolaires qui redémarrent elles aussi. Il y a quelques semaines, je vous parlais justement de cette fatigue mentale que j’observe de plus en plus chez les adolescents que j’accompagne et de la nécessité de comprendre comment fonctionne leur cerveau pour leur permettre d’apprendre autrement.

Depuis la rentrée, je regarde aussi leurs emplois du temps et tout ce qu’ils ont déjà en tête alors que l’année vient à peine de commencer.

Adolescents : stop à la course à la performance !Les premières notes sont tombées et certains pensent déjà à leur moyenne. Ils savent quelles matières il faudra surveiller, lesquelles pourraient faire baisser leur bulletin, ce qu’il faudra rattraper au prochain contrôle. Pour d’autres, l’orientation est déjà là, avec la peur de ne pas avoir un dossier suffisant, de ne pas pouvoir choisir la spécialité souhaitée ou de se fermer une porte pour plus tard.

Et puis il y a tout le reste.

Le sport a repris, parfois plusieurs fois par semaine. Le conservatoire aussi. Les entraînements, les compétitions, les auditions vont à nouveau rythmer les week-ends. Lorsque je regarde l’emploi du temps de certains jeunes, je me demande sincèrement quand ils ont encore du temps pour eux. Pas du temps pour travailler, progresser, s’entraîner ou préparer quelque chose. Juste du temps qui n’a pas besoin de servir à quelque chose.

Je ne pense pas que les adolescents d’aujourd’hui soient moins résistants que nous l’étions à leur âge. Mais quand je regarde tout ce que nous attendons d’eux, je me demande parfois où nous avons laissé la place au simple plaisir. Il faut bien travailler à l’école, progresser dans son sport, s’investir dans ses activités, commencer à réfléchir à son orientation… Comme si tout devait avoir un objectif, un résultat, une utilité.

 

Quand une activité que l’on aime devient une contrainte de plus

Le sport, la musique, le théâtre ou n’importe quelle autre activité peuvent apporter énormément à un adolescent. Il peut adorer y consacrer plusieurs heures par semaine, avoir envie de progresser, de participer à des compétitions, de passer des examens. Et tant mieux !

Ce qui m’intéresse davantage, c’est de savoir si le plaisir est toujours là.

Il arrive qu’un jeune me dise qu’il aimerait arrêter une activité qu’il pratique depuis des années, mais qu’il n’ose pas vraiment en parler. Parce qu’il y a tout ce temps déjà passé, l’organisation que cela a demandé à toute la famille, parfois l’investissement financier… Alors il continue.

Et pourtant, on peut avoir adoré quelque chose pendant cinq ans et ne plus en avoir envie aujourd’hui. Ce n’est pas renier tout ce que cette activité nous a apporté. À 15 ans, on n’est déjà plus tout à fait celui ou celle qu’on était à 10 ans.

Quand un adolescent me raconte des semaines où tout s’enchaîne, j’ai aussi envie de savoir ce qu’il aime encore vraiment faire. Ce qu’il attend avec impatience. Ce qui lui fait du bien. Et, à l’inverse, ce qu’il continue peut-être davantage par habitude, pour ne pas décevoir ou parce qu’il ne s’est jamais vraiment demandé s’il avait encore envie de le faire.

On retrouve un peu la même chose lorsqu’arrive l’orientation. À 14, 15 ou 16 ans, on leur demande déjà de faire des choix qui concernent la suite alors qu’ils sont encore en train de découvrir ce qu’ils aiment, ce dans quoi ils se sentent bien, ce qui les intéresse vraiment… et tout cela peut encore beaucoup bouger.

Quand j’accompagne un jeune dans son orientation, je ne cherche pas à lui faire choisir un métier le plus vite possible. Nous prenons d’abord le temps de regarder qui il est, ses intérêts, ses besoins, ses forces, ses valeurs, ce qui a du sens pour lui. Le choix vient ensuite.

 

Et si nous regardions autrement un 13/20 ?

Prenons un exemple tout simple : un jeune obtient 13/20. Il y a forcément des erreurs, des notions qui ne sont peut-être pas encore maîtrisées ou des compétences qui restent à consolider, mais cette note nous dit aussi qu’une grande partie de ce qui était attendu est déjà acquise. Pourtant, j’ai parfois l’impression que notre regard se pose beaucoup plus vite sur les sept points qui manquent que sur les treize déjà obtenus.

En psychopédagogie, les deux m’intéressent, parce que j’ai besoin de savoir ce que le jeune maîtrise déjà pour pouvoir m’appuyer dessus, avant de chercher avec lui ce qui lui manque pour monter en compétence.

Pourquoi a-t-il perdu ces points ? Est-ce qu’il n’avait pas compris une partie du cours ? Est-ce qu’il avait appris sans réellement comprendre ? Est-ce qu’il connaissait la réponse mais n’a pas su la restituer ? A-t-il mal lu la consigne ? Manqué de temps ? Est-ce que le stress lui a fait perdre ses moyens ?

Deux adolescents peuvent obtenir exactement la même note pour des raisons complètement différentes. Le 13/20, finalement, m’intéresse moins pour le chiffre lui-même que pour tout ce qu’il peut nous permettre de comprendre : ce qui est déjà acquis, ce qui ne l’est pas encore et, surtout, ce dont ce jeune-là a besoin pour continuer à progresser.

Il y a aussi autre chose qui me semble important derrière cette question des notes : veiller à ce qu’elles restent l’évaluation d’un travail à un moment donné et qu’elles ne deviennent pas, dans la tête du jeune, une évaluation de ce qu’il est.

Je l’entends régulièrement au cabinet lorsqu’un jeune me dit : « Je suis nul en maths. » Il ne me dit pas qu’il n’a pas compris ce chapitre ou qu’il a raté son contrôle. Il parle de lui, de ce qu’il pense être capable de faire et, parfois, de la valeur qu’il finit par s’accorder à travers ses résultats.

 

Pronote et École Directe jusque dans la maison

Mes garçons ont aujourd’hui 22 et 27 ans. Quand ils étaient au collège et au lycée, Pronote existait déjà, mais nous ne l’utilisions pas comme aujourd’hui. Les professeurs n’y mettaient pas toujours les devoirs et, de toute façon, je n’allais pas regarder tous les jours ce qui s’y passait.

Je n’ai donc pas connu, comme mère, ce que vivent beaucoup de parents aujourd’hui avec Pronote ou École Directe : les notes, les devoirs, les absences, les changements d’emploi du temps… Tout peut être consulté presque en temps réel.

Et je me demande parfois ce que cela change dans la vie de famille.

Une note tombe. Le jeune est encore au collège ou au lycée, et son parent peut déjà l’avoir vue. Il rentre à la maison et la conversation commence parfois avant même qu’il ait eu le temps de raconter sa journée.

Je comprends très bien le réflexe. Quand on voit une mauvaise note apparaître, on a envie de savoir ce qui s’est passé. Est-ce qu’il n’avait pas travaillé ? Est-ce qu’il n’avait pas compris ? Est-ce qu’il y a un problème ?

Derrière ces questions, il y a souvent notre inquiétude de parent : on veut comprendre ce qui s’est passé, pouvoir aider et éviter qu’une difficulté s’installe.

Mais le jeune, lui, a-t-il eu le temps de faire quelque chose de cette note ?

Quand j’étais adolescente, une mauvaise note avait au moins le temps de faire le trajet entre l’école et la maison avec moi. Je pouvais râler, être déçue, en parler avec une copine, réfléchir à ce que j’allais raconter à mes parents… ou espérer qu’ils oublient de me demander ma note !

Ce petit espace n’existe plus forcément aujourd’hui.

Je ne pense pas qu’il faille arrêter de consulter Pronote ou École Directe. Ce serait trop simple. Mais nous pouvons peut-être nous demander ce que nous faisons de toutes ces informations auxquelles nous avons désormais accès et, surtout, quelle place nous laissons au jeune pour venir lui-même nous parler de ce qu’il vit.

Parce qu’il y a aussi quelque chose à apprendre dans le fait de rentrer avec son 8/20, d’avoir eu le temps d’y penser et de dire soi-même : « J’ai complètement raté mon contrôle. Je crois que je n’avais pas compris ça. »

Ce moment-là compte. Il permet au jeune de mettre des mots sur ce qui s’est passé, de réfléchir à ce dont il a besoin et, parfois, de demander de l’aide.

L’autonomie se construit aussi comme ça.

 

Cette peur de ne pas être à la hauteur

La pression ne prend pas la même forme chez tous les jeunes. Certains travaillent énormément, ont besoin de tout maîtriser, vérifient plusieurs fois, recommencent et passent parfois beaucoup plus de temps que nécessaire sur un devoir parce que rendre quelque chose d’imparfait leur paraît impossible. D’autres vont au contraire repousser le moment de s’y mettre : ils savent qu’ils ont un contrôle vendredi, y pensent toute la semaine, mais ne commencent à réviser que jeudi soir.

Vu de l’extérieur, on peut facilement penser qu’ils manquent de travail ou d’organisation et, parfois, c’est effectivement le cas. Mais commencer à travailler peut aussi signifier se confronter à la possibilité de ne pas réussir. À l’inverse, certains ont travaillé, connaissent leur cours, pourraient presque vous le réciter la veille et se retrouvent pourtant devant leur copie avec l’impression de ne plus rien savoir.

Je pourrais difficilement donner une seule explication à tous ces comportements, parce que ce qui se joue derrière n’est pas forcément le même pour chacun. Mais dans ce que me racontent les jeunes au cabinet, j’entends souvent cette peur de ne pas être à la hauteur : de ce que le professeur attend, de ce que les parents espèrent, des autres élèves, de leur propre niveau habituel ou parfois même de ce qu’ils avaient imaginé pour eux.

 

La comparaison continue une fois rentré à la maison

Il y a aussi les réseaux sociaux, dont je n’ai aucune envie de faire le procès parce qu’ils permettent aux jeunes de créer, d’échanger, de partager leurs passions, de trouver des personnes qui leur ressemblent ou parfois de se sentir moins seuls. Mais ils ont, à mon sens, changé quelque chose dans la place que prend la comparaison.

À leur âge, nous nous comparions déjà à nos copains, aux autres élèves, à la fille que nous trouvions plus jolie ou au garçon qui semblait tellement sûr de lui. Mais une fois rentrés chez nous, nous étions davantage coupés de tout cela. Aujourd’hui, les autres restent là, sur l’écran, avec leurs sorties, leurs voyages, leurs amis, leurs corps, leurs réussites et leurs moments heureux… ou, plus exactement, avec ce qu’ils choisissent d’en montrer.

Nous le savons très bien en tant qu’adultes et, malgré cela, nous pouvons nous aussi nous laisser happer par ces images. J’imagine ce que cela peut venir bousculer à 15 ans, à un âge où l’on cherche encore sa place et où le regard des autres peut prendre tellement d’importance, avec parfois cette impression que les autres font mieux, réussissent mieux ou ont simplement une vie plus belle.

 

Mais quand sont-ils encore simplement adolescents ?

Cette question de l’insouciance, je me l’étais déjà posée l’année dernière lorsque j’avais écrit mon article sur la dépression chez les 15-25 ans. La santé mentale des jeunes est évidemment bien plus complexe que la seule pression qu’ils peuvent ressentir à l’école, dans leurs activités ou sur les réseaux sociaux.

Un an plus tard, cette question de l’insouciance continue pourtant de me travailler. Quand j’écoute les adolescents au cabinet, je suis frappée par la place que prend déjà leur avenir dans leurs préoccupations. À 14, 15 ou 16 ans, beaucoup pensent à leur dossier, à leur orientation et à ce que les choix qu’ils font aujourd’hui pourraient changer pour demain.

À cela s’ajoutent ce qu’ils entendent du marché du travail, du coût de la vie ou de l’état de la planète, les informations venues du monde entier qui arrivent continuellement sur leurs écrans et, juste après, les images soigneusement choisies de ceux qui semblent réussir mieux qu’eux. Tout cela fait déjà partie de leur quotidien, à un âge où ils sont encore en train de se construire.

Je ne vais pas non plus vous raconter que notre adolescence était merveilleusement insouciante. Nous avions nos inquiétudes, nos mauvaises notes, nos conflits avec nos parents, nos complexes, nos chagrins d’amour et nos questions sur l’avenir.

Mais je crois que nous avions davantage d’espaces où rien n’était attendu de nous.

Des après-midi à traîner avec des copains. Des heures à ne rien faire de très utile. Une activité qu’on faisait simplement parce qu’on l’aimait. Des envies qui changeaient et ce n’était pas très grave. C’est cette place-là que j’ai peur de voir se réduire.

Les adolescents ont besoin d’un cadre, de limites, d’adultes qui les accompagnent. Ils ont aussi parfois besoin que nous croyions suffisamment en eux pour les pousser un peu plus loin que ce qu’ils pensent être capables de faire. Je le fais moi-même dans mes accompagnements.

Mais ils ont aussi besoin de pouvoir essayer, se tromper, changer d’avis et parfois ne rien faire sans avoir l’impression qu’ils devraient être en train de faire quelque chose de plus utile.

 

Leur laisser le temps d’apprendre

Tout cela me ramène aussi à ma façon de regarder l’apprentissage. Apprendre ne signifie pas savoir immédiatement : il faut découvrir, essayer, parfois ne pas comprendre, recommencer autrement, faire des liens avec ce que l’on sait déjà, se tromper et avoir quelquefois besoin de beaucoup plus de temps que prévu.

Quand un enfant apprend à marcher, personne ne considère sa chute comme un échec. On sait qu’il va tomber, recommencer, trouver son équilibre et repartir.

Puis il grandit et notre regard change. L’erreur devient plus difficile à accepter. Le temps nécessaire pour comprendre devient parfois un retard. Et un 13/20 peut finir par être regardé d’abord pour les sept points qui manquent.

C’est ce regard que j’essaie de garder dans mes accompagnements : partir de ce qui est déjà là, comprendre ce qui manque encore, ce qui n’a pas été compris et ce dont ce jeune a besoin pour avancer. Et cette façon de faire ne concerne finalement pas uniquement les apprentissages scolaires. Elle vaut aussi pour tout ce qu’un adolescent est en train de découvrir de lui-même.

Grandir demande aussi du temps pour comprendre ce qui nous convient, faire des choix, revenir parfois dessus et prendre des détours que nos parents n’auraient probablement pas choisis pour nous. Et lorsque l’on est parent, je sais que ce n’est pas toujours confortable, parce qu’on aimerait tellement pouvoir anticiper suffisamment pour leur éviter certaines erreurs.

Sauf qu’à 14, 15 ou 16 ans, ils sont justement en train d’apprendre à faire leurs propres choix.

Dans mon cabinet, je les vois chercher, essayer, parfois se tromper, mieux comprendre comment ils fonctionnent, découvrir ce qui leur convient et ce dont ils ont besoin. Je les vois aussi changer d’avis. Et heureusement !

Ils n’ont pas à avoir toutes les réponses maintenant et, à peine deux semaines après la rentrée, alors que l’année scolaire est encore devant eux, c’est peut-être surtout cela que j’avais envie de partager. Bien sûr que nous voulons les préparer à demain, les aider à construire leur avenir et leur donner toutes les chances de trouver leur place.

Mais j’aimerais que, dans les notes, les devoirs, les activités, les dossiers et toutes nos inquiétudes pour la suite, nous n’oubliions pas de leur laisser aussi de la place pour vivre ce qu’ils sont aujourd’hui : des adolescents qui ont encore le droit d’avoir simplement 15 ans.