Au début du mois, j’ai laissé carte blanche sur mon blog à Isabelle, professeure des écoles. Son constat, posé avec une grande sincérité, est saisissant : dès le CE2, elle observe chez ses jeunes une chute de l’attention et une saturation précoce qui bousculent toutes les manières d’enseigner. Ce qu’elle décrit au sein de la classe résonne fort avec ce que j’observe dans mon espace d’accompagnement depuis février 2018.
Quand j’ai ouvert les portes de mon cabinet de psychopédagogie, les attentes semblaient très méthodologiques : une organisation à poser, des devoirs qui s’éternisaient, une confiance à réparer. Aujourd’hui, ces demandes existent toujours, mais elles masquent une réalité plus profonde.
Au fil des accompagnements, une sensation lourde et persistante revient presque chaque semaine : une fatigue mentale globale. Je repense à ce jeune qui s’installe, pose son sac et souffle dans un murmure : « Je suis fatigué… » Ou à ce parent qui s’assied en face de moi, les bras croisés sur les genoux, et me confie dans un élan d’impuissance : « Je ne sais plus comment l’aider. »
Pendant longtemps, j’ai pensé aux rythmes biologiques, aux veillées tardives, aux exigences scolaires et aux surplus d’activités extra-scolaires. Et puis, à force d’observer, de questionner, d’écouter ce qui se joue derrière les mots, j’ai compris que cette fatigue racontait autre chose. J’ai face à moi des esprits qui ne s’arrêtent jamais, pris dans un flux continu de sollicitations. Même lorsque leurs mains se posent, leur attention reste sur le qui-vive. Comme si leur cerveau était resté en alerte permanente.
L’illusion de la maîtrise : pourquoi chercher n’est pas apprendre

On entend parfois dire que les jeunes « ne savent plus travailler ». C’est aller bien trop vite.
Les jeunes que j’accompagne font preuve d’une agilité étonnante pour dénicher une réponse, croiser des informations en quelques secondes ou apprivoiser un outil numérique. Ils cherchent avec une rapidité déconcertante.
Mais chercher n’est pas apprendre.
Apprendre exige de ralentir. Cela demande de faire une pause sur une idée, d’accepter l’hésitation, de faire des liens, de se tromper, d’habiter ce que l’on découvre.
Cette illusion du savoir est encore renforcée par l’accès immédiat aux contenus synthétisés ou à l’intelligence artificielle. Une expérience partagée récemment sur les réseaux sociaux illustrait parfaitement ce phénomène : après avoir donné un devoir à la maison où les travaux restitués étaient d’une grande maturité, le même sujet a été redonné quelques jours plus tard en classe, sans accès aux outils. Les résultats se sont effondrés.
Les jeunes n’étaient pas devenus moins intelligents en l’espace d’une semaine. Simplement, l’outil avait exécuté le travail mental à leur place. L’esprit n’avait eu besoin ni de chercher, ni de douter, ni de structurer. Une réponse peut être produite en quelques secondes. Une compréhension, elle, demande toujours un travail intérieur. L’intelligence artificielle pose finalement une question bien plus profonde que celle de la technologie. Elle nous oblige à redéfinir ce qu’apprendre signifie réellement.
Jamais les connaissances n’ont été aussi accessibles. Pourtant, apprendre n’a jamais demandé autant d’effort intérieur.
La Gestion Mentale : les gestes mentaux pour réapprendre à apprendre
C’est précisément ce qu’Antoine de La Garanderie a éclairé à travers la Gestion Mentale. Pendant longtemps, l’attention s’est portée sur l’extérieur : les méthodes, les supports, les consignes. Lui s’est posé une question fondamentale : Que se passe-t-il dans la tête de quelqu’un lorsqu’il apprend ?
C’est cette question qui continue de guider chacun de mes accompagnements aujourd’hui.
Deux jeunes peuvent écouter les mêmes explications et lire le même texte. À la fin, l’un aura assimilé, l’autre non. Pourquoi ? Parce que l’apprentissage dépend de ce que chacun fait intérieurement de l’information. Apprendre est une activité mentale invisible.
Antoine de La Garanderie parle de gestes mentaux. J’aime cette image parce qu’elle rappelle qu’apprendre est un acte vivant. Le cerveau ne se contente pas de recevoir : il transforme. Pour cela, il mobilise des mouvements essentiels :
- L’Attention : Faire exister dans sa tête (sous forme d’images, de mots ou d’impressions) ce que l’on est en train de percevoir.
- La Mémorisation : Se projeter dans l’avenir en imaginant quand et comment réutiliser ce que l’on découvre.
- La Compréhension : Traduire la notion dans son propre langage intérieur pour la relier à ce que l’on connaît déjà.
- La Réflexion : Mettre en relation, comparer, questionner et appliquer des repères.
- L’Imagination créatrice : S’approprier la connaissance pour inventer du neuf.
Quand une personne me dit : « Pourtant, j’ai relu plusieurs fois… », elle décrit souvent une simple présence physique face au document. Si le cerveau n’active pas ces gestes mentaux — s’il ne fabrique pas une image, un lien, une reformulation avec ses propres mots —, l’information glisse sans s’imprimer.
De l’entreprise à la psychopédagogie : le même besoin d’alignement
Cette réalité dépasse largement le cadre scolaire. Elle résonne directement avec le fil de mon parcours.
Dès 2011, j’accompagnais les chefs d’entreprise et les indépendants pour les aider à incarner leurs valeurs au cœur de leur activité et à gagner en visibilité sur le web. Déjà à l’époque, la difficulté venait rarement d’un manque d’outils ou de compétences théoriques. Elle découlait d’une perte de sens, d’une surchauffe et d’un décalage entre leur quotidien et leurs besoins profonds.
En ouvrant mon cabinet en 2018, mon intention est restée la même.
Qu’il s’agisse d’un dirigeant cherchant à clarifier sa vision, d’un adulte en reconversion ou d’un jeune cherchant sa propre manière de fonctionner, le besoin sous-jacent ne change pas : retrouver de la clarté, écouter son rythme et réapprendre à agir en alignement avec soi-même.
Créer des espaces de respiration pour retrouver la disponibilité mentale
Face à la surstimulation, la tentation est grande de chercher des recettes magiques ou des règles rigides. Pourtant, ce dont les personnes que j’accompagne ont le plus besoin, ce ne sont pas de contraintes supplémentaires. C’est de disponibilité mentale.
Lorsque les moments de vide disparaissent, lorsque le moindre temps d’attente est meublé par un écran, le cerveau ne dispose plus de l’espace nécessaire pour faire décanter ce qu’il a vécu.
Mon rôle dans l’accompagnement n’est pas de transmettre des vérités toutes faites. Il consiste à proposer un espace d’écoute et d’observation. Un lieu où l’on peut poser le sac à dos, observer comment sa pensée s’anime, comprendre ce qui bloque sans jamais se juger, et réapprendre à faire confiance à ses propres ressources.
Après bientôt dix ans d’accompagnement, une conviction s’est installée. Les outils évolueront. Les programmes changeront. L’intelligence artificielle deviendra de plus en plus performante. Mais je reste persuadée qu’aucun outil ne remplacera jamais ce moment où une personne comprend enfin comment elle fonctionne… et découvre qu’elle est capable d’apprendre autrement.
Et c’est probablement ce qui continue de me passionner, presque dix ans après mes premiers accompagnements. Derrière chaque difficulté scolaire, il y a une personne qui cherche sa manière d’apprendre, de comprendre… et parfois simplement de reprendre confiance en elle. C’est cette rencontre-là qui donne tout son sens à mon métier.