Avec Isabelle, nous sommes voisines depuis plusieurs années. Elle est professeure des écoles. Très vite, nos échanges ont révélé un point commun : le goût de transmettre et la conviction que chaque jeune peut apprendre lorsqu’il est compris et accompagné.
Avant de vous partager mes réflexions sur l’évolution de l’école et des jeunes que j’accompagne, il me semblait essentiel de d’abord donner la parole à une professeure des écoles. Nous entendons souvent les élèves, parfois les parents, mais beaucoup plus rarement les enseignants. Pourtant, comprendre une situation demande souvent de croiser les regards plutôt que de défendre un seul point de vue.
Alors que les cartables sont rangés, que le ciel est bleu et que les vacances battent leur plein, je vous invite à découvrir le témoignage d’Isabelle. Une carte blanche, sans filtre, qui nous emmène de l’autre côté de la salle de classe.
Enseignante depuis 22 ans, la rentrée 2025 marque pour moi le point de bascule d’une évolution inquiétante où l’enfant n’arrive plus à être « agissant ».

Or, cette année, je me suis heurtée à des élèves qu’il a fallu porter de bout en bout. Je remarque que depuis environ 5 ans, la curiosité et l’attention de mes élèves baissent. Moins on a d’attention, moins on a de mémoire, moins on a de pensée construite et moins on a de motivation. Leur adhésion est de plus en plus en surface et leur élan créatif, fragile. De plus, ils ne font plus société, ils représentent plus une somme d’individus les uns à côtés des autres.
Ainsi, dans les faits, au fil de ces 5 dernières années, je suis passée de l’écriture de 5 scénarios et de la conception de 5 films en travail collaboratif et autonome à la réalisation d’un seul film fortement soutenue par l’adulte, qui pallie au manque considérable d’élan et d’investissement personnel, si indispensables.
Le temps d’attention, très réduit, m’a contrainte à diminuer la durée des séances que je proposais jusqu’alors. Les consignes ont dû être explicitées à un très haut degré. Il faut imaginer qu’au lieu de dire « tu enfiles ton pyjama, je viendrai te lire une histoire après », il me faut énoncer « tu enlèves d’abord ton pantalon puis ton T-shirt et ensuite tu enfiles ton pantalon de pyjama et ton haut de pyjama, après je viendrai de te lire une histoire. »
Les élèves attendent d’être nourris, ils entendent au lieu d’écouter et voient au lieu de regarder. C’est avec des élèves à la pensée paresseuse que j’ai commencé l’année. Du coup, impossible de finir mes séances, pourtant adaptées à cette tranche d’âge et au niveau de compétences attendu. Le manque d’investissement actif et personnel fait dysfonctionner les propositions pédagogiques et les projets. Les élèves ont une réelle difficulté à se concentrer et ne font pas leur part. D’ailleurs, ils confondent s’efforcer et se forcer.
Ce qui m’a particulièrement questionné cette année, ce sont le langage corporel et les mimiques faciales inhabituelles de mes élèves, donnant la curieuse impression que l’Autre n’existe pas. À cela s’ajoute les difficultés dans la gestion de leur frustration et un manque d’inhibition. Difficile dans ces conditions de travailler en collectif et collaboratif. Cela fait d’ailleurs plusieurs années, que certaines responsabilités ou « métiers » de classe ne peuvent plus fonctionner comme « portier » celui qui tient la porte aux autres lors des déplacements, « ranger la bibliothèque » celui qui range certains livres, « propreté dans la classe » celui qui en fin de journée vérifie l’état de propreté de la classe et l’améliore si besoin. Je dois, dorénavant, leur apprendre à se retourner pour vérifier qu’ils ont à tenir la porte à celui qui suit, comme si la famille n’apprenait plus la présence de l’altérité, même dans ses tout petits détails. Maintenant, je fais en sorte que chacun se sente concerné par la présence de l’Autre. Je pense qu’il est fondamental, pour un enseignant, de réaliser que l’école est là pour « bousculer », que l’enseignant est l’Autre qui doit, plutôt que de plaire, bousculer la vision avec laquelle arrive l’élève. Cela permet de casser le seul récit de l’environnement familial et donc de découvrir l’Autre, un autre monde. Lorsque les élèves ne s’écoutent pas entre eux, ne sont pas capables, par manque d’attention et d’intérêt, de répéter ce qui vient d’être dit par un pair, ou se coupe la parole, ce qui arrive trop fréquemment, je leur demande de s’excuser personnellement auprès du camarade. Ainsi il se dégourdit la pensée, il s’éloigne de lui – même pour rencontrer l’Autre, il expérimente l’empathie.
Nous vivons dans une société qui a encore des progrès à faire, mais dans laquelle il n’y a jamais eu autant de droits et de conforts. Pourtant, pour les enfants, tout est grave.
Non ! le monde n’est pas binaire, ce monde en bien et en mal des enfants de moins cinq ans se généralise malheureusement au monde des adultes. Tout devient grave parce qu’il ne faut pas avoir mal, parce que tout doit être juste. Cette vision enfantine touche les parents. Et le milieu scolaire est trop souvent, malheureusement, dans une relation de séduction. Non, l’Autre avec ses différences existe et il n’est pas moi. Non, un enfant n’est pas un adulte en miniature. Il a de nombreuses compétences et capacités non innées à développer. L’école doit donc apprendre cette nuance.
Et c’est là, au-delà de ces valeurs fondamentales que les parents doivent insuffler et qui sont manquantes, que les enseignants se heurtent maintenant au déploiement des écrans et à l’IA.
Nous, professionnels de l’éducation, en plus des expériences empiriques que je décrivais plus haut, nous assistons au déficit des fonctions exécutives : déficit de l’inhibition, de la mémoire de travail, de la flexibilité mentale. Cela entraîne un déficit des fondations de l’auto-régulation et de la réussite scolaire.
L’usage du mobile et d’applications est désormais quotidien.
Pensons à cet enfant en terrasse, qui « profite », mobile à la main, pendant que son parent passe du bon temps avec des amis. Pensons à celui qui attend « sagement », parfois plus d’une heure, dans la salle d’attente d’un médecin, hypnotisé sur l’écran. Pensons à celle de 3 ans qui fait son trajet en métro pour aller à l’école, l’écran glissé « gentiment » dans les mains sans même l’avoir réclamé. Et pensons encore à ce bébé dans la poussette cherchant du regard des gens assis dans le métro qui tous, recroquevillés sur leur écran, ne lui porteront aucune attention.
Or cet usage quotidien chez les enfants renforce le circuit de la distraction au détriment des circuits de la volation (volonté). N’oublions pas, d’ailleurs, que l’usage des écrans valorise le circuit de la récompense et accentue les pensées internes permanentes : en classe, il ne joue pas mais il y pense encore. Dur dans ce cas d’écouter une consigne.
On entend parfois dire que ces outils ont une vertu pédagogique. Pourtant, en utilisant l’écran, les enfants encodent mal les informations puisqu’elles n’ont pas lieu dans le réel, les rendant fragiles et difficiles à mobiliser par la suite.
On entend parfois dire que ces outils aident à la régulation chez les enfants qui en ont un déficit. Pourtant cela revient à déléguer sa propre émotion à une stimulation extérieure au lieu de donner la possibilité à l’élève de développer ses propres circuits inhibiteurs. « Une tétine numérique » en somme…
En 2026, les études scientifiques affirment que :
- 1/3 des 0-3 ans passe leur repas devant les écrans, comportement addictif même chez les plus petits. Baisse de la lecture corrélée avec le premier smartphone
- Enfants de plus en plus jeunes devant les réseaux sociaux, même des maternelles sont devant les réseaux sociaux, souvent par l’intermédiaire d’un aîné. Harcèlement devenu très sexuel par l’usage des réseaux et rendu possible par les écrans
- Hausse de 2 % tous les ans du nombre d’adolescents de 16 à 18 ans atteints d’un diabète de type 2 et augmentation chaque année de 15 à 17 % d’enfants obèses en lien avec la sédentarité
- « les enfants en surpoids, entre 4 et 12 ans, vont tous avoir un accident cardio-vasculaire avant 40 ans. » Professeur Carré de la fondation en recherche cardio-vasculaire de l’Institut de France
- Un Français sur deux sera myope en 2050
- Sentiment d’isolement chez les adolescents pouvant déboucher sur le syndrome d’ Hikikomori (Etat d’une personne qui évite toute participation sociale en raison de différents facteurs et causes et qui reste cloîtrée en permanence chez elle pendant plus de six mois)
- Troubles de l’attention, du langage, de la motricité fine
Je crois qu’il est urgent, à la maison, d’adopter des gestes salvateurs pour les enfants. Les « quatre pas » en sont une bonne méthode:
- Pas d’écran le matin => pour être attentif en classe
- Pas d’écran pendant les repas => pour se parler
- Pas d’écran avant de dormir => pour bien dormir, sanctuariser le sommeil, éviter l’hypervigilance permanente.
- Pas d’écran dans la chambre => pour apprendre à être seul.
Il faut une pédagogie parentale structurée pour reprendre le contrôle sur le temps et sur l’attention des enfants. Il faut que « la vulnérabilité de l’enfant prime sur la liberté du marché ». Il faut que le parent, se rende compte de son usage du numérique devant son enfant, évitant ainsi ce qui s’appelle la technoférence (usage du téléphone en présence de l’enfant qui appauvrit les moments d’échange).
À l’école, afin de permettre un répit attentionnel, je ne souhaite plus utiliser l’écran et je souhaite que cette pratique se généralise. Il faut restaurer partout la socialisation directe.
Afin d’empêcher la perte du sens de l’effort et la paresse cognitive, je ne souhaite plus proposer l’écran à mes élèves.
Afin de répondre aux besoins émotionnels, cognitifs et d’interactions sociales, je ne souhaite plus proposer l’écran à mes élèves.
Afin de les ancrer dans le réel, réel devenu l’intru dans notre société, je ne souhaite plus proposer l’écran à mes élèves.
« Nos enfants méritent mieux que ça. »
Isabelle, professeure des écoles de CE2